Un toit
L'Orient Le Jour
19/01/2012
L'impression de Fifi ABOU DIB
Un cercueil à l’école ! Elle avait 15 ans. Et
c’est au-delà de l’imaginable d’imaginer ce
cercueil franchissant ce portail derrière lequel
n’ont cours que les jours ordinaires, les petits
soucis de l’enfance, les joies naïves et les
rêves d’avenir. L’idée était pour le moins
inédite, discutable certes, mais sait-on ce
qu’on fait et ce que l’on décide quand la
douleur est au-delà de la raison ? Dans ce
cercueil, il n’y avait pas que le corps meurtri
d’une adolescente qui n’a pas eu de chance. Dans
ces larmes, il n’y avait pas que le deuil d’une
famille, d’une classe ou d’un quartier. Il y
avait aussi le choc d’une population qui prend
conscience de la vétusté de ce qui l’entoure, de
la précarité de sa vie dans un pays depuis trop
longtemps mal dirigé ou pas du tout.
Un immeuble qui s’effondre, quoi de plus
prévisible quand on connaît l’état de
délabrement du vieux parc immobilier de
Beyrouth. On a beau jeu d’accabler le
propriétaire. S’il avait ordonné aux habitants
d’évacuer l’immeuble, seraient-ils partis ? On a
vu ce qui s’est passé dans la bâtisse mitoyenne,
la colère des petits épiciers, la détresse de
cet homme qui dort dans sa voiture depuis trois
jours. Seraient-ils partis, et où ? Avant la
guerre, chacun avait son petit carré de terre
dans un village dit natal, inscrit sur sa carte
d’identité. On venait à Beyrouth tenter sa
chance, mais si la chance tournait, on savait
qu’on pouvait encore compter, là-bas, sur un
toit, un poulailler, un plan de persil et de
tomates et la lune par dessus. Mais il y a eu
tant de massacres, tant de sauvagerie, tant de
rancune. Le point de non-retour a été atteint.
Paradoxalement, Beyrouth est devenu refuge.
Pendant la guerre, ces immeubles dont beaucoup
étaient récents, encore un paradoxe, n’ont
jamais été entretenus, à quoi bon, puisque les
obus pleuvaient et qu’il fallait déjà tous les
quelques jours remplacer les vitres. On savait
pourtant que l’impact des roquettes ébranlait
les structures. Les canalisations vides ont
rouillé. La plupart des ascenseurs se sont
définitivement arrêtés. Mais la vie continue et
les survivants, déjà fatalistes, ont cru pour de
bon à leur bonne étoile.
Boukra, maalech, à la nonchalance orientale est
venue s’ajouter la lassitude et cet état qu’on
ne peut pas encore nommer tant qu’on a une
voiture, un travail, des enfants dans une école
privée. Tant qu’on a l’amour familial et la
solidarité communautaire pour vous faire des
murs de chair quand le ciment se lézarde. Mais
il y a ce moment incroyable où votre propre
maison, ce lieu inviolable, cette forteresse
contre l’hostilité du monde s’effondre et vous
écrase.
On pouvait prévoir qu’il arriverait, mais
comment le croire ?