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Impression
Fifi Abou Dib
Alma mater
10/03/2011
Trois jours qu'il pleut et grêle. De ma fenêtre, je vois
la mer déferler tout entière vers la côte. Prodige
qu'elle ne déborde jamais ! Ce ruissellement incessant,
rideau liquide à travers lequel la vie ondoie comme un
mirage, vous enferme dans une sorte d'irréalité. Les
rumeurs du monde sont amorties par le picotage furieux
des grêlons sur la vitre. Dans mon souvenir, en décembre
dernier un groupe d'étudiants avait organisé un
événement loufoque au centre-ville pour attirer la
pluie. On parlait alors de désertification rampante, ce
qui, paradoxalement, n'empêche pas les inondations comme
on l'a vu en Arabie saoudite. Tout vient donc à point
pour qui sait attendre, bien qu'il ne soit pas sûr, deux
mois plus tard, que danses et transes aient produit tout
cet effet.
On va encore nous annoncer que les intempéries ont abîmé
les récoltes. Je me souviens d'un album du photographe
Fulvio Reuter sur le Liban, édité au début des années
70. On y était émerveillé par les couleurs des fruits et
des légumes sur les étalages des maraîchers. Bien sûr,
les fruits étaient véreux, de la pomme à l'abricot .
Mais les vers, on le sait, ont un instinct infaillible
pour détecter la meilleure pulpe, et tout alors était
bio. Aujourd'hui, ces mêmes produits font peine à voir
dans les frigos des supermarchés, et la lumière orange
supposée leur donner bonne mine n'arrive même pas à
tromper son monde. On disait naguère qu'au Liban on
pouvait manquer de tout sauf de nourriture. On nous
apprenait à l'école que notre climat était si fécond et
notre terre si riche que tout pouvait s'y épanouir.
Pensez-vous, la Békaa fut un jour le grenier de Rome.
Oui, mais Rome et son empire, combien d'habitants ?
Aujourd'hui, sur le seul territoire libanais, nous voilà
plus de quatre millions. Le métier d'agriculteur,
dévalorisé depuis des années, se perd sans états d'âme.
Il faut avoir le cœur bien accroché pour en encaisser
les aléas.
De fournaises en déluges, le Liban fait désormais partie
des cinq pays les plus menacés par l'insécurité
alimentaire. Il n'y a pourtant pas photo : nous
importons tout. Nous sommes donc totalement dépendants
du bon vouloir de nos fournisseurs et tragiquement
vulnérables à l'inéluctable hausse des prix. Que faire ?
Contre qui manifester ? À qui réclamer une solution? Y
a-t-il un pilote dans l'avion ? Sots que nous sommes de
nous perdre en passions politiques. Nous avons acclamé
notre lot de tribuns. Nous n'avons jamais eu un seul
responsable.
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