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A ceux qui veulent savoir !!!
"....Seule ma grand-mère
aurait pu me dire ce qu'il y avait exactement dans la lettre de son
frère, si seulement j'avais songé à lui demander... Elle l'avait lue
et relue, les mots s'étaient imprimés dans sa mémoire de jeune
femme, et jusqu'à la fin de sa vie. Que je m'en veux d'avoir à ce
point manqué de curiosité! La présence des vieilles personnes est un
trésor que nous gaspillons en cajoleries et boniments, puis nous
restons à jamais sur notre faim; derrière nous des routes imprécises,
qui se dessinent un court moment, puis se perdent dans la poussière.

photo des années cinquante regroupant des gens de Mtein.
youssef Nassrallah en tarbouch au centre, à une photo de 1928
ci-dessous
Certain penseront : Et alors? Quel besoin avons-nous de connaître
nos aieuls et nos basaieuls? Laissons les morts, selon une formule
galvaudée, enterrer les morts, et occupons nous de notre propre vie!

El Cheick Toufic El Kantar
Aucun besoin pour nous, il est vrai, de connaître nos origines.
Aucun besoin non plus pour nos petits-enfants de savoir ce que fut
notre vie. Chacun traverse les années qui lui sont imparties, puis
s'en va dormir dans sa tombe. A quoi bon penser à ceux qui viendront
après nous puisque pour eux nous ne serons plus rien? Mais alors, si
tout est destiné à l'oubli, pourquoi nos ancêtres ont-ils bâti?
Pouquoi écrivons-nous, et pourquoi ont-ils écrit? Oui, dans ce cas,
pourquoi planter des arbres et pourquoi enfanter? A quoi bon lutter
pour une cause, à quoi bon parler de progrès, d'évolution,
d'humanité, d'avenir? A trop privilégier l'instant vécu on se laisse
assiéger par un écran de mort. A l'inverse, en ranimant le temps
révolu on élargit l'espace de vie.
Youssef Semaan El Haddad
Nagib Sassine Abousleiman
Pour moi, en tout cas, la poursuite des origines est une reconquête
sur la mort et l'oubli, une reconquête qui devrait être patiente,
dévouée, acharnée, fidèle. Quand mon grand-père avait eu, à la fin
des années 1880, le courage de désobeir à ses parents pour aller
poursuivre ses études dans une école lointaine, c'est à moi qu'il
était en train d'ouvrir les chemins du savoir. Et s'il a laissé,
avant de mourir, toutes ces traces, tous ces textes en vers et en
prose soigneusement recopiés et accompagnés de commentaires sur les
circonstances dans lesquelles il les avait dits ou écrits, s'il a
laissé toutes ces lettres, tous ces cahiers datés, n'est ce pas pour
que quelqu'un s'en préoccupe un jour? Bien sûr, ils ne pensait pas à
l' individu précis que je suis, moi qui ai vu le jour un quart de
siècle après sa mort: mais il éspérait quelqu'un. Et puis de
toute
manière, peu importe ce qu'il avait pu espérer lui-même; du moment
que les seules traces de sa vie sont à présent dans mes mains, il
n'est plus question que je le laisse mourir d'oubli.

Youssef Aboud Nakouzi
Youssef Boutros Salamé Youssef Nassrallah Abousleiman
photo 1928
Ni lui, ni aucun de ceux à qui je dois la moindre parcelle
d'identité - mes noms, mes langues, mes croyances, mes fureurs, mes
égarements, mon encre, mon sang, mon exil. Je suis le fils de chacun
des ancêtres et mon destin est d'être également, en retour, leur
géniteur tardif. Toi, Boutros, mon fils asphixié, et toi Gebrayel
mon fils brisé. Je voudrais vous serrer contre moi l'un et l'autre et
je n'embrasserai que vos ombres....."
Amine Maalouf
Origines
Grasset 2004
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