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Liban
Au placard, Alcazar !
Par Élie FAYAD | 24/02/2011
Coups d’épingle
Vues du Liban, ou plus exactement sous l'angle de l'ego
libanais, les révolutions en cours dans certains pays
arabes font paraître le monde à l'envers.
Voici des sociétés que l'on se complaisait à croire
noyées à jamais dans une sorte de glacis politique,
culturel, intellectuel et moral, où l'unique combat
était celui de la torpeur contre l'agitation intégriste,
les voici donc donner soudain naissance à des mouvements
de libération à l'ampleur insoupçonnée.
Or ces mouvements se sont mis en marche à l'heure
précise où le Liban, éternel donneur de leçons en la
matière, est menacé de regagner son propre glacis.
Certes, ce qui se passe aujourd'hui dans le monde arabe
n'est qu'un début. Sur les chemins de la liberté et de
la démocratie, de longs errements sont non seulement
possibles, mais aussi très probables. Pourtant, il est
parfaitement clair que la région ne ressemble plus à ce
qu'elle était encore il y a quelques semaines. Quelque
chose de fondamental a changé. C'est d'ailleurs ce qui
explique l'embarras manifesté par la planète entière -
et pas seulement en Occident - à l'égard de ces
mouvements, la soudaineté du phénomène ne facilitant pas
la levée de l'incrédulité chez les autres ou, pour le
moins, de leurs doutes.
Heureusement qu'il y a le pétrole - et Israël - pour
aider les esprits paresseux à retrouver, comme toujours,
leurs réponses faciles dès lors qu'il s'agit d'une
question touchant le monde arabe.
D'emblée, un constat s'impose : pour la première fois
dans l'histoire contemporaine des États arabes, un
mouvement de révolte prend corps sur autre chose que les
intérêts d'une caste militaire et, surtout, les
idéologies de partis uniques. On n'est plus à l'ère où
Alcazar renversait Tapioca et l'on a relégué aux
oubliettes les éructations nationalistes - qu'elles
soient lyriques, à la Nasser, ombrageuses, à la Hafez
el-Assad, ou proprement surréalistes, à la Kadhafi.
Que d'indésirables trublions puissent prendre le train
en marche, cela reste bien évidemment une possibilité.
Il n'empêche que, pour le moment, une autre agréable
certitude s'impose : Ben Laden lui-même et, davantage
encore, l'ex-médecin égyptien qui lui sert de second ne
doivent pas être le moins surpris par la tournure qu'ont
prise les événements. Ce que leur haine, leurs excités
de disciples et leurs bombes humaines n'ont pu réaliser,
des poignées de jeunes, armés uniquement de leur amour
pour la liberté et de quelques moyens de communication
modernes, y sont parvenus.
Mais revenons au Liban où une tâche urgente nous
appelle : descendre quelque peu de nos hauteurs, réviser
nos préjugés sur le monde arabe, que nous supposions
hier encore totalement inapte à la démocratie, et,
s'agissant de celle-ci, nous demander ce que nous avons
fait de la nôtre.
Il paraît évident que le contexte de l'État libanais
est, jusqu'ici, contraire à celui de l'ensemble des
États arabes, qu'il s'agisse des autocraties
monarchiques ou des dictatures militaro-nationalistes.
Là, le gouvernant écrase ou écrasait tout le monde sous
son pouvoir ; ici, c'est tout le monde qui écrase le
pouvoir.
Bien avant les révoltes arabes d'aujourd'hui, la
révolution du Cèdre avait posé les jalons d'une liberté
moderne s'articulant autour d'un État organisé, mais la
contre-révolution s'est efforcée, depuis, de reprendre
le dessus, par tous les moyens. L'ironie du hasard,
c'est que cette contre-révolution libanaise a marqué un
point important au moment même où la jeunesse arabe
descendait dans la rue.
Mais le plus ironique, c'est que tout en réussissant son
coup, consistant tout simplement à redonner à la
dictature voisine un semblant de majorité parlementaire
au Liban, la contre-révolution a eu l'audace de
s'identifier aux mouvements de révolte arabe. C'est un
comble !
Le caméléon de la politique libanaise l'a bien dit en
retournant sa veste : c'est vers Damas qu'il regarde
désormais (pour combien de temps ?), pas vers Rabieh !
S'il faut, à présent, constater que lorsque Damas gagne
une bataille au Liban, c'est Rabieh qui triomphe, alors
il n'est que temps de tirer des conclusions...
Et que dire du parti-État qui, lié à l'une des tyrannies
les plus obscurantistes du monde, celle qui appelle
aujourd'hui son peuple à « haïr » ses opposants, ose se
faire le chantre de la révolte arabe en la détournant de
ses fondements et en lui attribuant artificiellement ses
propres préjugés idéologiques ?
Mais que dire aussi des silences embarrassés des ténors
du 14 Mars, à peine entamés ici et là par quelques
insuffisantes observations, à l'égard de ce qui se passe
dans le monde arabe ? Ce n'est guère la politique
extérieure, et encore moins libanaise, de Hosni Moubarak
que le peuple égyptien a voulu stigmatiser, que l'on
sache !
Se montrer digne de la révolution du Cèdre, de la vraie
vocation du Liban, c'est prendre, à notre mesure, la
tête de la fièvre libérale naissante dans le monde
arabe. Pour une fois que les autres commencent à nous
ressembler, allons-nous chercher, de notre côté, à
ressembler à ce qu'ils étaient ?
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