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“L’orient le jour”: mercredi 27 octobre 2010
Deir el-Qamar, de l’époque phénicienne au XXIe siècle, dans l’œuvre
d’Antoine L. Boustany
Par May MAKAREM

La couverture de l’ouvrage.
À l'heure où un synode vient de se tenir à Rome pour discuter de la
situation des chrétiens au Proche-Orient,
Antoine L. Boustany
publie aux éditions de L'Orient-Le Jour
« Deir el-Qamar : une saga d'histoire et d'hommes, de l'époque
phénicienne au XXIe siècle »,
qui étale du même coup sur plusieurs pages le « génocide » des
chrétiens en 1860.
À travers Deir el-Qamar, capitale du Mont-Liban dès la fin du XVe
siècle (jusqu'à 1920), consacrée « Cité des Émirs », le psychiatre
Antoine L. Boustany s'aventure audacieusement dans les eaux troubles
de l'histoire du Liban, que même les historiens manient avec
prudence, et dont on ne sait pas encore, par exemple, si c'était une
perdrix ou un perdreau, ou encore un jeu de billes, qui avaient
provoqué les discordes de 1841 et 1860. Une fitna qui avait porté un
coup dur à la coexistence druzo-maronite, pourtant si nécessaire à
la viabilité du Liban.
Avec à son credo, l'affirmation de tenter, « sans prétention aucune
mais en toute bonne intention, de relater et d'analyser avec autant
que faire se peut d'objectivité le déroulement de ces événements que
certains préfèrent taire », l'auteur aborde « Le comment ? » de ces
deux années : 1841 et 1860. Comment le Liban est devenu un foyer de
divisions et de haines, et comment les Libanais, comme dans une
tragédie, participent à la construction d'un scénario qui les
dépasse et qu'ils justifient des meilleurs raisons du monde. Se
basant sur les rapports diplomatiques et les récits des voyageurs
français de l'époque, plongeant dans les méandres d'une politique
riche en « ingérences étrangères de tous bords » qui faisait
« accroître l'hostilité et élargir les dissensions entre les deux
communautés », Antoine L. Boustany signale à l'attention du lecteur
que depuis le XIXe siècle, « les Libanais sont passés maîtres dans
la recherche d'une puissance étrangère protectrice », et rappelle le
double jeu des nations à l'instar de celui auquel s'est livré
l'Angleterre en approvisionnant aussi bien le Kesrouan que le Chouf
en armes et en munitions. D'autre part, plusieurs pages sont
consacrées à la tornade de 1983, le siège de Deir el-Qamar, « les
moments d'angoisse, de frayeur et d'épouvante vécus ». L'auteur en
profite pour rendre hommage à deux personnes qui se sont
particulièrement dévouées durant cette période difficile : le député
maire Georges Dib Nehmé et le docteur Antoine Chucri Boustany.
Mais auparavant, l'auteur expose les étapes incontournables, ou
celles charnières, qui ont émaillé l'histoire de Deir el-Qamar : la
double antiquité phénicienne et romaine de la ville. L'arrivée, vers
la fin du Ve siècle, d'un moine du nom de Rabbulas, qui s'installe
dans le bourg et construit un couvent, autour duquel s'est crée « le
premier rassemblement chrétien dans la région méridionale du
Mont-Liban ». Sous les conquêtes militaires de l'islam, le Deir
reste « à l'abri des bouleversements et des hostilités charriés par
des chefs de guerre perso-turco-kurde et leurs tribus... » Au XIe
siècle, l'agglomération devient le chef-lieu des croisades et
connaît alors un « essor économique important » et « une animation
culturelle et intellectuelle qui n'était pas de mise au cours des
civilisations antérieures ». Après le départ des croisés, en 1298,
elle traverse trois siècles d'hibernation, « un trou noir... un
temps mort historique, quasiment vide d'événements et de
renseignements », écrit Antoine L. Boustany. Vers la fin du XVe
siècle, avec l'expansion des maronites, un groupe de familles et de
moines, dirigés par le supérieur Abdallah Moarbès de Bécharré, se
déplacent vers Deir el-Qamar, encourageant d'autres chrétiens du
Nord à grossir les rangs de l'agglomération avant qu'elle ne
devienne la capitale du Mont-Liban durant 325 ans. Tout d'abord sous
la dynastie des Maan et du grand Fakhreddine. Ensuite, de 1697 à
1841, sous celle des Chéhab - de confession sunnite et dont la
branche au pouvoir s'est convertie au maronitisme. Cette dynastie
verra le passage de sept émirs pour lesquels l'auteur consacre un
chapitre à chacun. Le gros paquet revient toutefois à Béchir II le
Grand ( 1789-1840) qu'il dépeint comme une « autorité frôlant le
despotisme, son esprit soupçonneux, ses comportements agressifs et
cruels, sans culpabilité aucune, la facilité qu'il avait de se
dédire de ses promesses et serments ». En bref, un caractère pour le
moins pathologique qui a favorisé dans le pays « une atmosphère
délétère... l'incitant non seulement à assassiner des chefs
maronites, mais aussi à pratiquer différentes sortes de torture
comme celles de crever les yeux et de couper la langue de ses
ennemis. Sans compter son goût marqué pour l'empoisonnement... Parmi
ses illustres victimes, Béchir Joumblatt, le Primus inter pares des
druzes », raconte Boustany.
Portraits croisés... au vitriol
Sur la sellette aussi et surtout, Djémal Pacha le bourreau, « le
plus grand criminel des six mille dernières années de l'histoire du
Liban », responsable de la famine qui avait frappé, en 1915, plus de
deux cent mille Libanais. L'odieux personnage disparaît de la scène
avec la fin de la Grande Guerre et la déclaration du Grand Liban. Le
1er septembre 1920, la « Cité des Émirs » passe le flambeau à
Beyrouth. L'auteur se penche dès lors sur le mandat français avant
d' évoquer l'ère de cheikh Béchara el-Khoury caractérisée par « une
période de corruption et de favoritisme outranciers ». Cap ensuite
sur « l'âge d'or du Liban » sous la présidence de Camille Chamoun,
citoyen de Deir el-Qamar, dont il égrène les grandes réalisations,
soulignant « son intelligence, sa perspicacité, son esprit
visionnaire, et ses prises de position courageuses dans l'intérêt de
son peuple et de son pays ». Puis Boustany dresse une galerie de
portraits où trônent les différents chefs d'État libanais qui lui
ont succédé. Fouad Chéhab est dépeint en homme « intègre, équitable,
doté d'un esprit d'organisation, bien structuré dans l'institution
militaire qu'il commandait depuis 1943 ». Charles Hélou, « fin
lettré, d'une haute culture (...) Son handicap était ses prises de
position molles, le flou marquant ses opinions, la peur d'affronter
les situations conflictuelles qu'il esquivait... C'est durant son
mandat et avec son silence approbateur que fut signé » le maudit
accord du Caire « qui permettait, théoriquement, aux Palestiniens de
se livrer à leur lutte armée contre Israël ». Sleimane Frangié, dont
« la culture et l'instruction n'étaient pas son fort », était « un
homme de parole, doté d'un esprit chevaleresque, pragmatique et
spontané », note Boustany, qui écrit à propos d'Élias Sarkis qu'il
n'a pas su gérer la crise, mais il a « au moins eu l'intelligence et
le courage d'éviter les pièges tendus par les Syriens (...) Sa
compétence économique contribuera à préserver la monnaie de
l'inflation ».
Et ce n'est pas fini. Antoine L. Boustany cloue au pilori les
leaders chrétiens : avec l'élection de Bachir Gemayel à la tête de
la République, « les chrétiens semblaient avoir gagné la partie, la
guerre et le pari... Mais c'était sans compter sur la stupidité de
leurs leaders qui avaient déjà failli à leur alliance avec les
Syriens et essayaient cette fois de reproduire le schéma avec les
Israéliens (...) Se servir d'Israël pour gagner la guerre et des
Arabes pour gagner la paix, c'est vouloir avoir le beurre et
l'argent du beurre. Les Gemayel, et par voie de conséquence les
chrétiens, furent dépossédés des deux », souligne-t-il, ajoutant que
le mandat d'Amine Gemayel fut marqué par la « dévaluation galopante
de la monnaie et les manigances politiques peu loyales ». Seuls
Michel Aoun et Émile Lahoud échappent à la plume acérée de l'auteur.
Le premier, qui avait deviné la portée et le but de l'accord de Taëf
et du pouvoir tricéphale, le rejettera et ira passer quinze années
d'exil en France. Quant au second, il a « honnêtement tenté, au
début de son mandat, de pallier à la concussion, sans parvenir à un
résultat... À l'avantage de sa personne et de son mandat, il faut
noter le courage, l'honnêteté, la probité, le sens de l'amitié et la
vision d'un État laïc non confessionnel », soutient Boustany, qui
n'a pas non plus oublié le « jovial » Élias Hraoui, « plus à l'aise
en politique de village que dans la gestion d'un pays. Avec son
mandat, la corruption et le désordre administratif atteignirent un
point jamais égalé dans l'histoire du Liban moderne (...) Deux
événements majeurs sont à retenir de son mandat : la dissolution des
FL et l'arrestation de leur chef, Samir Geagea, ainsi que le décret
de naturalisation de » plus de 300 000 personnes, non chrétiennes à
90 %, parmi eux des repris de justice ou des personnes qui n'avaient
même pas formulé la demande.
Chute
Toutefois, le passé de la Cité des Émirs, et à travers elle celui du
Liban, n'est pas uniquement un roman noir à suspense, un récit plein
de furie et de tourmentes. La ville est un « musée à ciel ouvert »
renfermant un nombre de monuments, de palais, de demeures, de
ruelles et de quartiers anciens qui racontent l'histoire dans sa
grandeur. Une cinquantaine de pages en couleurs exposent les trésors
architecturaux de la ville qui fut aussi la pépinière d'hommes
illustres, tels Mgr Augustin Boustany, Fouad et Charles Ammoun,
Fouad Ephrem Boustany, Youssef Aftimos, Ibrahim Najjar, Henri Chaoul
Nehmé, Massoud Honeine, Sélim Baz, Saïd Bitar, et tant d'autres...
À découvrir dans l'ouvrage de « Deir el-Qamar », que le Pr Antoine
L. Boustany signera à la villa Audi, ce soir, mercredi, à partir de
18 heures.
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