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 MTAÏN
                      (Etude)                     
Par Fouad Zouki Haklany

2eme partie

 

II – Ses activités

Chef-lieu de la région du temps des princes Abillama et jusqu’au 19° siècle, Mtaïn demeure jusqu’à présent un bourg important grâce à l’activité débordante de ses habitants, ceux qui sont là mais également ceux qui se sont expatriés vers l’Afrique L’Australie ou les deux Amériques.

   Au point de vue agricole, Mtaïn était célèbre par l’élevage des vers à soie, mais aussi de bovins et jusqu’à présent. Les vignobles sur les coteaux assurent la production du raisin, de l’arak et du vin et ses pressoirs ont été sculptés dans les rochers.

     Mais ce sont les activités artistiques et éducatives qui caractérisent ce village plein de dynamisme. Sur le plan de l’art, on peut mentionner deux célèbres peintres, Elie Abou Rizk et Elie Nacouzi ; un troisième artiste, graveur et peintre, Georges Khérallah a donné son nom à un petit musée à l’entrée du village. Sur le plan éducatif, et quand les enfants libanais étudiaient sous le chêne de la place du village, Mtaïn avait trouvé la voie de la culture à grande échelle. En effet, dès 1798, les moines libanais fondent l’école de Saint- Joseph, première école de la région (9) ; appuyés par les princes Abillama et incités par le congrès de Louaïzé de 1736 qui invitait les Libanais à construire des écoles et à encourager l’enseignement un peu partout dans le pays. Une deuxième école sera édifiée en 1903, c’est celle du père Youssef Abou Sleiman, on y enseignait l’arabe, le français et le syriaque. Né en 1870, ce père de 33 ans, trouve encore le temps pour écrire deux pièces de théâtre : Abdalounim, roi de Sidon et Dépôt de la foi dans les régions du Liban, et traduit une troisième : Louis de Gonzaga. Un autre Abou Sleiman mérite d’être mentionné, il s’agit de l’abbé Ignace (1905-1996), Auteur d’un ouvrage dans lequel il défend les valeurs de la vie ascétique des moines « La vie monastique et les vraies valeurs ». Il a encore à son actif, la création de l’Université du Saint-Esprit à Kaslik en 1962. Pour revenir à la création d’écoles à Mtaïn, on trouve celle de Salim Abou Rizk(1896-1950), l’auteur de la pièce de théâtre : Les deux trônes. Composée en vers classiques arabes et jouée en 1940, c‘est une pièce en quatre actes qui traite un sujet historique dont les événements se déroulent en Perse du temps du roi Cyrus et dont le sujet est exprimé dans ce vers de la scène cinq du dernier acte :  La justice ! C’est la justice qui était et qui demeure l’assise la plus solide des trônes.

Cette école, fondée  à la fin de la guerre de 1914, finit par péricliter sous les effets de la Deuxième guerre mondiale, pour être transformée en école officielle de l’Etat libanais. Connue pour sa rigueur et sa discipline légendaire, elle était la seule à avoir des pensionnaires venant des villages voisins. Encouragées par ce boum éducatif hors pair, d’autres écoles ont fleuri et ont fait long feu, comme celle de Mariam Abou Rizk pour les jeunes filles, celle de Salim Abou Farhat et de Joseph Khérallah .A ajouter encore deux établissements scolaires, l’école des sœurs du Sacré Cœur et celle de Notre Dame des Apôtres.
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9- Pour le rôle éducatif à Mtaïn, voir l’excellent article du professeur Naïm Baroud dans la revue al Manara, n°1 de 1998 : L’école à Mtaïn du XVIII° siècle jusqu’au milieu de ce siècle.

III – Ses écrivains

     De l’éducation à Mtaïn, nous allons passer à un éducateur, il s’agit du pédagogue Joseph Antoun, né en 1928. Ses activités dans ce domaine débutent il y a une cinquantaine d’années. Il enseigne, il dirige et conseille, soit dans des écoles, soit à  La faculté de pédagogie de l’Université libanaise et à l’Université Saint-Joseph, où il supervise les mémoires de maîtrise. Mais il est surtout un chercheur spécialisé au Centre pédagogique pour les recherches et le développement. Toujours est-il que ses recherches n’ont pu l’éloigner  de la réalité sur le terrain, ainsi il a collaboré en tant que responsable du système éducatif scolaire, à la construction de 265 écoles, partout dans le Liban, d’après ses propres dires. Pour ce, il avait mis en place une stratégie éducative globale, basée sur des notions scientifiques, à savoir l’étude de la situation actuelle, la définition exacte des buts à atteindre au niveau de tous les rouages du système éducatif, et en mettant un délai précis pour la réalisation des objectifs et suivant tout cela, mois après mois et année après année, tout en rectifiant si besoin y était. Pour Joseph Antoun,  docteur de la Sorbonne en 1973 et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, pas de liberté sans pédagogie, car l’une ne peut se faire sans l’autre. Mais cette pédagogie n’aurait pas de sens sans justice sociale, et son rôle est d’enrichir la personnalité du jeune pour le préparer en tant que membre actif et indispensable à l’édifice social. Il avait mal au cœur quand il voyait les professeurs libanais s’expatrier pour pouvoir vivre, quand leur pays avait toutes les potentialités pour les retenir et les faire travailler. On peut dire sans exagérer que notre auteur et notre pédagogue, vu le sérieux de ses travaux et la minutie dans ses recherches et ses constatations, a beaucoup amélioré dans le système éducatif au Liban. En effet, il a mis les bases véritables de ce système en clarifiant, en analysant et en exposant les vrais problèmes. Il a étudié la pédagogie dans sa diversité et dans sa globalité en démontrant qu’elle était étroitement liée aux aspects sociaux et notamment économiques et qu’elle était à aborder en tenant compte des problèmes psychologiques : « L’éducation réussit à atteindre ses objectifs en respectant la personnalité de l’individu et les éléments humains naturels qui l’entourent et en prenant en compte les étapes de son développement… »

     Joseph Antoun qui a plus d’une corde à son arc, n’est pas seulement un pédagogue ; lui, dont le cœur est embrasé par la foi catholique, est un excellent traducteur du français en arabe d’ouvrages religieux. On lui doit deux oeuvres en la matière : « Croire à l’amour » du père d’Elbée, et « Ton amour grandit en moi » pour le père Marie-Eugène.
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10 – La philosophie éducative libanaise. P.6

 

 Alfred Abou Sleiman

  Les collines autour de Mtaïn et sa nature vivante ont produit également des âmes sensibles qui vibrent en poèmes, en poésie triste ou exaltée devant l’amour de vivre. Parmi ces êtres élus par les muses, Alfred Abou Sleiman (1912-1935), hélas emporté prématurément dans la fleur de l’âge. « Cendres chaudes » est son seul recueil, d’ailleurs posthume ; c’est un ensemble de 55 poèmes où courent de bout en bout le désespoir, l’auteur se savait condamné, la rage, la haine, mais aussi la volonté de vivre et celle d’aimer, d’où cet ardent souhait en forme de prière, formulé dans son poème « Vivre   » :

                               Les fleurs éclosent au printemps

                               L’amour chante et je me sens ivre.

                               Seigneur, pour encore quelque temps

                               Laissez-moi vivre ! (11)

     Mais cette prière ne sera pas exaucée et tout au long des poèmes dominent les champs lexicaux, tantôt de la douleur ou de la fureur, tantôt de la résignation au destin fatal. Preuve en est les titres de la majorité des morceaux qui nous sont exposés : vivre, vie voyage, fumée, âmes fragiles, prière, flots d’ombre, misère, tourment, sanglot, solitude, crépuscules, peine et soir…Tout est prétexte pour la morosité et l’angoisse, même le thème du voyage qui devrait être, exception faite pour celui de Baudelaire, un saut vers l’exotisme, le dépaysement et la joie, se transforme sous la plume de Abou Sleiman, en symbole de perdition et de mort certaine :   Nous irons sans équipage

                                                                      Sans boussole et sans bagages. (12)

Dans « Ames fragiles », nous écoutons les mêmes plaintes de cette âme souffrante et pétrie de douleurs devant le caractère implacable de la cruelle fatalité :

                                  Et nous allons soumis aux gestes du destin,

                                  Vers l’infini, vers l’inconnu, vers le lointain.

     Les poèmes d’amour ne font pas exception à la règle dans « Cendres chaudes », là aussi avec « L’aveu », nous sentons le désarroi du poète qui va à la dérive devant le caractère rendu encore plus éphémère de ses jours qui lui étaient désormais comptés. Aussi sa lucidité n’enlève-t-elle rien à l’acuité du drame qui se joue au fond de lui-même :                        Mes illusions, mon martyre,

                                    Mes rêves blonds, mes longs espoirs (13)

D’une voix tremblante qui semble annoncer la fin, notre jeune poète dont la destinée fait penser à Arthur Rimbaud, balbutie dans un chuchotement à peine perceptible devant « L’océan des âge » :

                                    Où vont accoster nos âmes errantes ? (14)

 

     Face à cette issue fatale ou à cette impasse sans issue, il faut se rendre à l’évidence, accepter son destin, celui de la proie sous les griffes ou les crocs du fauve, celui de la

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11- Cendres chaudes, p.16
12- Id. p.20
13- Ibid. p.24
14- Ibid. p.29

colombe tenue par les serres de l’aigle; on se détache de cette vie en se livrant à l’ange de la mort qui procurerait , faute de mieux, un repos bénéfique :

                  Mourir est doux à l’heure où la lune se lève (15).

Mais un dernier sursaut dans un dernier souffle dans le dernier poème de l’oeuvre qui s’intitule « soir », le jeune Alfred se rappelle en nous rappelant que la vie est belle malgré tout :

                  Qu’il fait beau vivre – et que bientôt je serai mort (16)

     Poésie mélancolique, teintée de tristesse et baignant dans une ambiance romantique ! Oui, mais pas toujours. En effet, il se trouve des poèmes qui renversent la tendance. Emporté par sa fougueuse jeunesse, le poète parvient facilement à passer outre, à se libérer des lamentations et des pleurs pour se lancer dans la joie et l’insouciance pour quelque temps, pour quelques heures comme frôlé par les ailes de la gaîté et du  bonheur. C’est son poème, Egarement, qui exprime cet élan hors de la triste réalité vécue au jour le jour, et c’est dès le premier vers qu’on est pris dans le tourbillon :

                   Puisqu’un jour la gaieté m’a frôlé de son aile

                   Puisque dès le printemps j’ai pressenti l’été,

                   Puisque avant l’ombre j‘ai marché dans la clarté

Le sonnet continue ainsi jusqu’à la fin où l’on assiste à l’explosion de la joie, symbolisée par le chant de l’ivresse, jusqu’à braver la mort par une autre mort :

                   Si le vent souffle trop, je carguerai mes voiles.

                   Et, puisque j’ai perdu le silence des étoiles,

                   Je vais rire et chanter tout haut jusqu’à mourir (17)

Rire est le titre du deuxième poème, formé de quatre quatrains où le verbe rire est utilisé

douze fois et qui confirme la révolte de l’auteur contre les dieux des ombres en leur opposant le caractère obstiné de la joie, comme un baume à ses blessures béantes. Là s’exprime la magie du bonheur et le souffle irrésistible de l’appel à la vie, tel le chant du cygne avant l’extinction finale :

                   J’ai ri pour des facéties

                   J’ai ri sans savoir pourquoi.

                   La brise a passé sur moi

                   J’ai ri comme on balbutie.

Et il ajoute encore avec la même exaltation :

                   Pour un visage doré

                   Pour quelque sourire

                   J’ai ri. Et j’ai ri pour rire.

     Je ne voudrais pas terminer avec la poésie de Abou Sleiman sans reproduire le sonnet « Campagne » qui me paraît être le sommet de son oeuvre. En effet, dans ce poème où l’amour de la nature s’allie à la nature intérieure de l’homme, où les réalités extérieures

 

 sont explicitées en symboles et où la magie du verbe et des sonorités très douces pénètrent nos âmes rendues sensibles par l’évocation mélancolique de paysages grandioses, sûrement empruntés aux pinèdes entourant le village natal du jeune adolescent.

     Ecoutons le vent, à l’exemple du prince charmant de la légende réveillant la belle au bois dormant :

              Le jour baisse. Mon cœur est pâmé. Le jour baisse,

              Un chant de flûte rôde accompagnant des voix

              Et je m’en vais cueillir, quelque part, la tendresse

              Des cœurs qui vont rêver d’amour, parmi les bois

 

              Le vent plaintif va réveiller la Belle au Bois

              Dormant, au sein d’une féerie enchanteresse.

              Les crapauds d’alentour clameront leur détresse.

              Les pas du soir sont doux, tels les chants d’autrefois.

 

              Les roseaux que la brise incline longuement

              Délaissés en leur élégance enrubannée,

              Disent de longs soupirs d’âmes abandonnées

 

              Et les grands peupliers qui vers le firmament

              Se sont dressés, près du ruisseau aux larges franges,

              Frémissent d’écouter les cantiques des anges.

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15 – Silence, brise. Ibid.p.61. 

16 – Détachement. Ibid. p.80.

17 – Id. p.83

18- Egarement, p.33..


           Joseph Abou Rizk

                                       Du ciel poétique, on est ramené sur terre avec Joseph Abou Rizk (Mtaïn, 1926) ; philosophe, essayiste, auteur dramatique, théoricien de l’esthétique et romancier, ce maître du verbe de la langue de Racine et de Voltaire, séduit à plus d’un titre, mais surtout par sa vaste érudition et sa logique impeccable dans l’exposition et la formulation des idées et des thèses qu’il nous propose. Suivons-le pas à pas.

     Dans son premier ouvrage intitulé « A la recherche de nos valeurs » de 1956, un essai philosophico moral de 158 pages, écrit en français comme tous ses travaux, l’auteur se propose, sans prendre l’allure du grand maître, de reformer la société libanaise ou du moins de mettre en évidence des idées qui lui semblent les plus valables. Dès l’exergue, nous sommes déjà prévenus : « Si notre salut n’est qu’au prix de l’illusion, il n’y a aucune raison de ne pas croire en la réalité des valeurs, tant que l’illusion nous plonge dans les souffrances les plus certaines ». Ces valeurs sont à rechercher une fois que nous nous sommes démasqués, dégagés de nos complexes et de nos difformités morales et psychologiques, à savoir, d’après cet auteur plein de sagacité et de perspicacité, le désir de paraître, l’envie insatiable de faire grossir nos fortunes, notre attachement passionné  aux honneurs mensongers et souvent avilissants, nos manières de masquer nos complexes et nos fausses ambitions de nous instruire…Il s’agit donc de dégager les raisons profondes de ces anomalies et de proposer des solutions.

      Dans cette œuvre où l’on s’évertue à définir le « malaise existentiel du Libanais », l’auteur nous expose d’abord les soucis majeurs de l’homme en tant qu’organisme vivant qui cherche à s’arracher au néant, en suite, il dégage les raisons qui ont acculé le Libanais à cet état d’inquiétude, il décrit sa psychologie aberrante qui est à l’origine du fanatisme religieux qui fait qu’on est toujours opposé à tout amendement de la politique de l’Etat. Le quatrième et dernier mouvement met en évidence les tentatives pour remédier à cette situation et pouvoir asseoir la politique de l’Etat sur des bases solides. En somme, ce sont les facteurs historiques qui sont à l’origine de cette inquiétude ressentie devant les problèmes de l’existence. Les privations du temps des Ottomans n’ont pu entamer  le moral du Libanais grâce à la foi religieuse bien ancrée dans les mentalités, mais l’implantation des établissements d’enseignement américains et européens, la Première guerre mondiale et le Mandat français, ont fait évoluer ces mentalités par le biais du contact avec les Occidentaux plus laïques, plus libéraux mais surtout parce que supérieurs par leurs connaissances et leur culture. Conséquence prévisible : le Libanais délaisse ses croyances et n’a plus de racines pour s’y accrocher. Aussi notre philosophe croit-il à une solution possible : « Voudrions- nous doter le Libanais de l’immunité morale…l’amener à admettre sa condition…lui assurer une vie paisible…appliquons-nous uniquement à le faire participer à une idéologie qui lui fera sentir qu’il a sa place au cœur de sa société, qu’il est en possibilité d’accéder à l’âme de tous ses compatriotes, qu’il est respecté par tout le monde…que son travail est apprécié et considéré comme service rendu à toute la société. » (19) Pour ce, il faut œuvrer de toutes nos forces pour instaurer la tolérance religieuse ; il serait bon également d’occuper nos concitoyens avec d’autres sujets qui prendraient place dans leur conscience, comme la socialisation ou même le nationalisme.

    La même année de 1956, Abou Rizk publie un second essai « Regards sur la peinture au Liban » que je n’ai pas pu consulter. Six ans plus tard, on découvre le romancier, avec « La feuille de vigne », roman existentialiste où la honte de la nudité exprime un sentiment proche de ceux de l’absurde de l’époque qu’on retrouve dans les œuvres d’Albert Camus ou de Jean-Paul Sartre. Ici l’originalité de l’auteur est d’avoir concilié l’épisode biblique , Adam et Eve qui cachent leur nudité avec une feuille de figuier, feuille de vigne pour les Français, avec les grands thèmes de l’époque moderne, à savoir la perte des valeurs qui a conduit au dégoût de soi, à l’insignifiance de l’être et au sentiment de l’absurde, engendré par la monotonie de la vie de l’homme du vingtième siècle,  déjà fortement déstabilisé par les cruautés de la Deuxième guerre mondiale. Stéphane, héros du roman et frère jumeau de Meursault de l’Etranger de Camus, le dépasse pourtant par son désespoir et par le mal intérieur qui le ronge, là on pense également au « mal du siècle » des romantiques : « De quel nom veux-tu que je désigne un mal dont j’ignore la nature ?...Je souffre d’être homme ». (20) A l’origine de cette souffrance, c’est le manque d’adaptation à la société qui l’entoure et au sein de laquelle il se sent étranger, mais contrairement à Meursault qui demeure dans l’indifférence
 face aux mœurs et aux coutumes comme vouloir s’élever dans l’échelle sociale, prendre une femme…Stéphane est instable, ballotté par des désirs contraires, il refuse tout et d’un coup il se résigne à reprendre le chemin normal de tout le monde : « Demain je respecterai le ridicule des autres et m’appliquerai à ne pas me dégoûter  de mon propre ridicule. Demain, pas plus tard, je me marierai. » (21) Ce antihéros subit tout le long du récit les conséquences de son malaise existentiel ; il a un fond tourmenté à l’image des Libanais décrits déjà par l’auteur dans son premier essai qu’on a analysé.

     « Esquisse d’une esthétique », dont la première version fut la proie des flammes à Mtaïn en 1975, est un essai fondamental pour comprendre la conception  esthétique de ce brillant auteur ; donc même publié en 1979, il est jalonné par des idées et des théories qui le préoccupaient antérieurement du temps de la gestation de l’ouvrage où le dessein est de « dégager les nécessités qui président à la naissance et à l’évolution de l’art ». (22) C’est une œuvre ardue de 158 pages, écrite en une longue dissertation sans chapitres et sans titres intérieurs où l’on est astucieusement averti dès l’exergue que l’art n’est inutile que pour ceux qui ne trouvent : « dans l’existence que ce qui est dans la vie ». En effet, l’organisme vivant n’émerge du néant vers cette existence que par les échanges affectifs, donc par l’intermédiaire de l’art qui favorise ces échanges, lesquels doivent échapper à l’emprise de la conscience dont l’action est si corrosive et le prestige si mensonger. Voilà une thèse chère à l’auteur, la conscience dénature tout chez l’homme et finit par le perdre, exactement comme la vie en société qui le corrompt d’après Jean-Jacques Rousseau. Par contre les arts, même par leur artifice, leur caractère fictif, irréel et apparemment inutile, développent les liens affectifs entre les hommes en créant la communion et la sympathie. Plus que cela, toujours d’après Abou Rizk, c’est par la voie affective que l’organisme passe du néant à l’être. Vue sous cet angle, l’évolution de l’art : « est moins commandée par les exigences du goût artistique ou par la maturation de la sensibilité esthétique, que par les modifications que subissent les relations humaines sous la pression de la conscience, en ce sens qu’il faudrait plutôt y voir comme une expression de rééquilibrage de l’existence, qu’une conséquence du développement inéluctable de la vocation individuelle ou collective ». (23) En somme, on peut schématiser en résumant ainsi : que contrairement à la thèse cartésienne, nous devons l’existence non à la pensée mais à notre affectivité, seul sentiment qui caractérise l’homme, par rapport aux autres créatures, et que les arts contribuent au développement de cette affectivité, afin d’acquérir ce que l’auteur appelle la « plénitude d’être ».

     Toujours fidèle à lui-même, l’auteur reprend cette thèse dans « Le prince », pièce de théâtre de 1981, où justement Ricardo mène ses sujets à la baguette, pareil à Caligula d’Albert Camus, mais finit par aboutir à la détresse, car « L’enfer, c’est de ne pas avoir la place dans l’estime des autres ». (24) Si Abou Rizk refuse donc la conception sartrienne bien connue au nom d’un humanisme fondé sur les échanges affectifs, il le rejoint par la découverte de la vacuité de la vie, du sort de l’homme laissé à lui-même.

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19 –A la recherche de nos valeurs, pp.117- 118
20 – Cité dans Dictionnaire de la litté. Lib, de L.fr. de Ramy Zein. L’Harmattan1998.
21- Id. p.24
22 – Dans le préambule.
23 – Id. p.116
24 – Le prince, acte I, p.22

     Caricature, critique acerbe ou amertume devant la réalité, cette pièce baigne dans une atmosphère tragique où un tyran est grisé par l’autorité, par la gloire et par la soumission aveugle de ses sujets, mais demeure paradoxalement insatisfait : « Pauvres princes, plus le vide se fait autour d’eux, plus ils se croient obligés de dilater leur carapace ». (25) Si à l’image de Dieu, le prince est partout et tout doit se faire par lui et par sa volonté, un simple chant de vagabonds surgissant  de quelque part autour du château donne l’alerte de la fragilité du système, et le monarque découvre son insignifiance et se met à tout renverser. Finalement et pour retrouver le bonheur, il se transforme lui-même, dans un coup de théâtre, en vagabond. La conclusion du dramaturge philosophe est claire : « Consommer le présent n’est-il pas dans le fond la meilleure forme d’exister ? » (26) Pour ce faire, Ricardo distribue sa fortune, s’éloigne des honneurs et va à la rencontre de la vie simple des citoyens ordinaires.

     « Le procès de la conscience », dernier essai philosophique de l’auteur, paru en 2005 et passant en revue les grands philosophes depuis Platon, Descartes, Nietzsche, Kant, Kierkegaard, Heidegger et Sartre, représente à mon sens le sommet de son œuvre, car il est le couronnement d’une pensée qui a mûri avec le temps face aux problèmes de l’existence que l’auteur a affrontés. Abou Rizk fait preuve de courage et de témérité en s’attaquant, même si c’est sur un point précis, à ces grands penseurs en démontrant qu’ils ont ignoré pour la plupart le danger de la conscience. En effet, pour notre philosophe, la conscience érode en quelque sorte l’homme en réduisant le rôle bénéfique de son affectivité. Car nous ne dépassons l’état de « vivre » pour accéder à l’œuvre de l’existence que par ce lien sacré qui unit le genre humain par les échanges affectifs entre les individus. Si l’auteur s’efforce de prouver : « que la religion, la philosophie, la morale, les institutions sociales, politiques, juridiques, ainsi que les révolutions et parfois mêmes les guerres, ne sont que des tentatives qui visent à apaiser l’inquiétude existentielle de l’homme, »(27) il ajoute que cette angoisse ne peut s’effacer que sous l’effet de ces mêmes échanges, caractéristiques de l’homme, dont le rôle est de favoriser cette existence qui élève l’homme à un rang supérieur par rapport aux autres créatures : « l’existence est cet état d’autonomie auquel accède l’homme grâce aux interattractions sympathiques qui, du fait qu’elles le font adhérer à un monde humain, l’arrachent au monde physique  et le transforment de partie perdue  dans ce monde en partie capable de considérer ce monde à distance. » (28)

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25 – Id. p.27
26 – Id. Acte II, p.122
27 – Procès de la conscience, p.10
28 – Id. p.13


 Conclusion

     En guise de conclusion, on est en droit d’affirmer que le bourg de Mtaïn occupe une place prépondérante à l’échelle régionale mais aussi à l’échelle nationale, par son histoire d’abord, car il a été choisi pour être l’un des sièges des émirs Abillama du temps de la féodalité, ensuite il est cette terre féconde qui a donné naissance à quelques hommes illustres des temps modernes : grands politiciens, ambassadeurs et députés. Mtaïn est également pionnier dans le domaine éducatif, vu le nombre d’écoles qu’on y a établies à une époque relativement reculée quand l’enseignement était encore réservé seulement aux privilégiés. De cette dizaine d’écoles, on peut citer les plus illustres : « Saint-Joseph » des moines libanais, fondée en 1798, l’établissement du père Youssef Abou Sleiman de 1903 et celui de Salim Abou Rizk qui a vu le jour vers 1914.

     Des écrivains mtaïnites ont brillé dans de multiples domaines comme la poésie, les sciences pédagogiques, l’art romanesque, la dramaturgie et la philosophie. « Cendres chaudes », ce recueil de poème d’Alfred Abou Sleiman, est loin de laisser les lecteurs indifférents par la plastique de ses images et les accents pathétiques du poète condamné à une mort prématurée. Joseph Antoun et Joseph Abou Rizk, toujours en vie, obligent à réfléchir, le premier par l’ampleur du système pédagogique qu’il a mis en œuvre, le second par ses pièces de théâtre, ses romans et surtout ses ouvrages philosophiques qu’on peut qualifier d’existentialistes et qui demeurent à l’avant-garde de la pensée libanaise.

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 BIBLIOGRAPHIE

 Œuvres de Joseph Abou Rizk

- A la recherche de nos valeurs (essai). Autoédition, 1956 et 1998.

- Regards sur la peinture au Liban (essai). Autoédition, 1956.

- La feuille de figuier (roman). Autoédition, 1962.

- Esquisse d’une esthétique (essai). Autoédition, 1979.

- Le prince (pièce de théâtre). Autoédition, 1981.

- La politique culturelle au Liban (essai). Autoédition, 1981.

- Le peuple (pièce de théâtre). Autoédition, 1997.

- Le procès de la conscience (essai). Autoédition, 2005.

- Les deux trônes (pièce de théâtre). Elle est de Salim Abou Rizk, le père de l’auteur.

 Elle est jouée en 1940. Imprimée par Dar al Farabi, 1999.

Beyrouth est le lieu de l’édition de toutes ces œuvres.

Œuvres des Abou Sleiman

-Alfred Abou Sleiman, Cendres chaudes (poésie). Autoédition, 1945, Beyrouth.

- Ignace Abou Sleiman (abbé), La vie monastique et les vraies valeurs, publications

  des moines maronites, 1995, Beyrouth.

-Youssef Abou sleiman (père) :

- Dépôt de la foi dans les régions du Liban (pièce de théâtre),

 Imprimerie Catholique, 1899, Beyrouth.

 -  Abdalounim, roi de Sidon (pièce de théâtre), 1903,

  Imprimerie orientale, Hadeth.

 - Louis de Gonzaga (pièce de théâtre traduite), Imprimerie

 Catholique, Beyrouth, 1903.

 Œuvres de Joseph Antoun

 - Rendement du système éducatif libanais, édité par  le Centre éducatif de recherches et

   de développement du Ministère de l’éducation, 1974, Beyrouth.

- Etude sur l’enseignement au Liban : objectifs et structure, édition de l’Université de

  Saint-Joseph, Beyrouth.

- Problèmes socio-éducatif au Liban, édition Libania, 1986, Beyrouth.

- Philosophie de l’éducation au Liban, 1991, Aïn Remmaneh.

- Apprendre des langues, 1993, Aïn Remmaneh.  

- Les étudiants de l’enseignement supérieur au Liban (1994-1995), 1996, Beyrouth.

- Différents articles dans les revues libanaises, à la Radio libanaise ; la plupart publiés

  dans les revues du Ministère de l’éducation nationale libanaise et de la faculté de  Pédagogie de l’Université libanaise.

 - Traductions du français en arabe :

- Croire à l’amour, père d’Elbée, 1990, Beyrouth.

- Votre amour grandit avec nous, père Marie-Eugène, 2007, Beyrouth.

   Autres ouvrages

- Adib el Kantar, Des jours qui ne reviendront pas

- Bahij el Kantar, Les deux natures, morte et vivante, dans la poésie arabe antéislamique,

 Dar el Afak el Jadidat,1986, Beyrouth.

- Image d’une architecture libanaise, imprimerie Dar el Kotob, 1999, Beyrouth.

- Nelly Salamé, Les femmes soufis, Paris

 Ouvrages généraux

- Jean Charaf, Les Akl Chédid dans l’histoire du Liban contemporain, 2001, Beyrouth.

- Tannous Chédiac, Chronique des notables du Mont Liban,1859, publication de  L’Université libanaise, t.1, 1970, Beyrouth.

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