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L’Orient-Le Jour
Liban
L’hymne à la joie
Par Ziyad Makhoul | 16/04/2011
En dents de scie
Quinzième semaine de 2011.
Tout le monde le sait : le Liban est une arche de
Noé polymorphe. Une ultime tour de Babel.
Hystérique, affolée, nécessaire et affolante. Tout y
est, tout s'y fait. La chauve-souris s'y accouple
avec le parapluie, le fer à repasser avec la rose,
la mer avec la montagne, les langues se fécondent
dans une partouze débridée et puis accouchent, le
bikini prend la main du niqab, les bas-résille celle
des cornettes, Gaza cohabite avec Ibiza, le bling-bling
du maquereau russe avec un pseudo-oxfordisme plus
royaliste qu'une Windsor queen, le phénicien avec
l'arabe, la croisade avec le jihad, l'Est avec
l'Ouest, le muezzin avec David Guetta, le faqih avec
le wahhabite, l'oranger avec le cèdre ; tout est là.
Cela va au-delà du métissage, au-delà du message
papal, de ces certitudes rabâchées au quotidien dans
une espèce d'autosatisfaction risible et rassurante
à la fois - dans un immense, un attendrissant rot :
si le Liban reste sûrement l'un des plus fascinants
laboratoires de la planète, il n'en est pas moins
l'une de ses plus ahurissantes poubelles. Où
coexistence et, davantage, convivialité tiennent
lieu de Graals si loin, si proches. Où s'impose un
immense, un gigantesque point d'interrogation : quel
plus petit dénominateur commun, quelle plateforme
commune, aussi minuscule soit-elle, quels gènes
communs, quel ciment continuent, bon an mal an, de
lier entre eux des Libanais de plus en plus
particuliers ?
Un drapeau ? Cent et un drapeaux, étendards, fanions
viennent, le plus souvent, se superposer sur le
rouge-blanc-vert primitif, tellement, qu'ils
finissent par le diluer assez rapidement pour
exhiber ici les couleurs d'un parti, là celles d'un
pays-tutelle ; jamais seul, le drapeau libanais est
au Liban l'un des plus handicapés qui soit. Une
langue ? L'arabe et le libanais, effectivement,
fusionnent, en ce pays qui terrasserait le linguiste
le plus endurci, avec l'anglais, le français,
l'arménien, l'espagnol, le philippin, le saoudien,
le persan et toute une batterie d'autres dialectes
qui auraient pu, intelligemment utilisées, donner
naissance à un bel esperanto au lieu de ces
monologues cacophoniques et stériles. Une monnaie ?
Pauvre livre libanaise, aussi préservée qu'une
devise puisse être par un gouverneur de Banque
centrale extrêmement aguerri et alerte, elle est
vampirisée dans les règles de l'art par un
incontournable dollar-roi et un euro finalement
toujours aux aguets. Des frontières ? Si peu... Un
même livre d'histoire ? Cette immense blague. Un
passeport ? Lorsqu'il n'est pas supplanté par un
autre (européen, nord ou sud-américain, africain,
océanien, asiatique, etc.), ce petit livret au cèdre
bénéficie d'autant de reconnaissance et d'intérêt
qu'une serpillière - grâces en soient rendues aux
exigences autarciques et dictatoriales du tandem
Hezbollah-Amal et à ce palais Bustros transformé
depuis quelques années en ministère annexe des
Affaires étrangères syro-iraniennes.
Il reste bien l'hymne national.
Et c'est bien là que cela devient ubuesque.
L'auteur-compositeur et candidat malheureux aux
législatives 2009 dans le Metn sous la bannière
aouniste, Ghassan Rahbani, a un ami téléphage :
Fouad Khoury. Lequel est tombé on ne saura jamais
par quelle diablerie sur un documentaire diffusé par
une chaîne de télévision francophone, Toute
l'histoire, à propos du Maroc qui a connu au siècle
dernier une République du Rif, fondée en 1921 et
dynamitée en 1926 à l'issue d'une attaque
franco-espagnole, et dont l'hymne national, Batal
el-Rif (le héros du Rif), chantait les louanges d'un
certain Abdel-Karim Khattabi. Petit, tout petit
hic : les vocables et l'architecture grammaticale de
ce Batal el-Rif rappellent étrangement les paroles
signées Rachid Nakhlé de l'hymne national libanais,
créé en 1927 et institutionnalisé en 1943. Quant à
la musique, elle est exactement la même que celle
composée ou copiée par Wadih Sabra. Exactement. Au
tempo près.
Cela a suffi pour surexciter Ghassan Rahbani qui a
hurlé au scandale et à l'infamie définitive, en a
appelé aux tribunaux, à la morale, à l'éthique, à la
survie et qui se voit déjà en Claude-Joseph Rouget
de Lisle made in Phénicie. Cela a suffi pour que la
chaîne de télévision al-Jadid se lance dans une
énième et absconse donquichotterie. Cela a suffi
pour bouleverser le Web.
Il est tout de même de ces singeries du hasard : il
a fallu près de quatre-vingt-cinq ans après la
création de l'hymne libanais qu'un monsieur Dupont
féru d'histoire marocaine se cale dans son canapé
avec la télécommande en main et bière et chips à
portée de bouche pour que l'on se rende compte de la
supercherie. Si supercherie il y a. Et pour assister
à des crises d'identité nationale aussi carabinées
que d'inguérissables psoriasis.
En réalité, les concepts d'échelle de valeur, de
priorités et de sens du ridicule n'existent plus
dans ce Liban où tout, désormais, est nivelé par le
bas. Il serait évidemment très fâcheux que ce
Koullouna, que tous les enfants libanais ont chanté
et chantent sous le soleil ou la pluie dans les
cours de récréation des écoles publiques et privées,
ne soit qu'un monstrueux plagiat. Mais il est des
choses tellement plus importantes, tellement plus
vitales, fondamentales et nécessaires que ce
brouhaha existentialiste et très probablement pas
dénué d'arrière-pensées politiciennes autour d'un
hymne national spolié confiné au burlesque. Les
drapeaux changent. Les monnaies changent. Les
frontières peuvent changer. Les hymnes nationaux
aussi. Tout se réinvente lorsqu'il le faut - et rien
n'empêche que cela soit pour le meilleur.
Surtout qu'avant de penser à cet hymne, les
duchesses offensées en tout genre devraient d'abord
s'inquiéter de la déliquescence mortelle de l'État.
Pire : de la retentissante absence d'une nation -
d'un embryon de nation.
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