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« L’Orient Le Jour » : Jeudi 1 Avril 2010
Houda Kassatly fixe l’absence
Par Colette KHALAF

Des images d’un vieux Beyrouth qui tend à disparaître. (Michel
Sayegh)
Photographie
En photos, accrochées sur les cimaises de la crypte de l'église
Saint-Joseph ou sur les pages d'un ouvrage édité par
« al-Ayn », Houda Kassatly propose,
dans « Beyrouth, l'iconographie d'une absence »*, une relecture de
la ville de demain.
Présentée par la Bibliothèque orientale en collaboration avec
le ministère de la Culture
et la librairie al-Bourj, l'exposition de Houda Kassatly est une
rétrospective d'un travail réalisé sur Beyrouth depuis plus d'une
vingtaine d'années, qui permet d'analyser les métamorphoses de la
ville et de réfléchir sur son devenir.
Ethnologue de formation, sa caméra au poing, Houda Kassatly a choisi
de porter son regard sur le patrimoine architectural et les
traditions sociales. Mais elle ne fait pas que cela. Partageant son
temps entre des activités caritatives et sa famille, l'anthropologue
ne cesse de parcourir les recoins du pays, captant une situation, un
souvenir. Du Musée d'art moderne au palais de Tokyo, à l'Institut du
monde arabe à Paris, en passant par différentes galeries libanaises,
la photographe n'a de cesse d'exposer depuis 1987 ses clichés en
faisant ainsi connaître les différents aspects de son pays. Par
ailleurs, ses photos ont fait l'objet de plusieurs ouvrages. On peut
citer notamment La communauté monastique de Deir el-Harf (1996), De
pierres et de couleurs, Vie et mort des maisons du vieux Beyrouth
(1998), Beiteddine, silences et lumières (2001) ou encore, le tout
récent, Les camions peints du Liban d'aujourd'hui (2010).
Devoir
de mémoire
Dans Beyrouth, l'iconographie d'une absence, Houda Kassatly va
au-delà du simple regard et du cortex cérébral pour atteindre la
mémoire. «Il ne faudrait pas croire que je n'aime pas le modernisme
et que je revendique seulement un passé sclérosé. Il est naturel et
normal que les jeunes générations apportent leur propre empreinte à
la ville, mais il est aussi essentiel que celle-ci garde sa
spécificité», précise Kassatly.
Plus qu'un rappel de mémoire, la photographe propose donc une
réflexion, une relecture de cette «polis» que les Grecs avaient
instaurée , «ce laboratoire d'idées citoyennes pour appliquer un
projet commun», comme le dit Sana Salhab dans la préface. «C'est
cette cité qui favorise également les rapports éthico-politiques qui
imposent des normes domptant les inclinations naturelles, la loi du
plus fort.» Certes, la notion de cité a évolué avec le temps, mais
la plupart des villes du monde ont depuis toujours eu un «centre»
qui accueille l'autochtone et l'étranger en lui présentant son
caractère spécifique.
Pour la ville de Beyrouth, ce sont les carrelages des sols, les
arcades conviviales qui attirent le passant, les murs colorés, les
odeurs et arômes de fruits et plantes qui pénètrent jusqu'à
l'intérieur des demeures, et les tapis généreusement étalés sur les
balcons qui en font son identité. Tout ce désordre et tout ce
tintamarre (néanmoins joyeux) de la ville ont aujourd'hui disparu.
Sous l'objectif nimbé de lumière de Houda Kassatly, la ville
bruissant de mille bruits, s'endormant dans mille nuées de senteurs
semble avoir disparu. Les clichés en sont le parfait témoin.
«Je ne propose pas seulement un album de photos défraîchies - c'est
ce qui arrivera dans un temps très proche si cet «urbicide»
(massacre de la ville) ne s'arrête pas -, mais une contribution en
tant que citoyenne, dans cette volonté collective de réaménagement»,
avoue la photographe .
Cette exposition, qui présente donc les différentes métamorphoses de
la ville de Beyrouth, se ramifie en trois grandes étapes:
«l'héritage» qui y est d'abord présenté, suivi par le volet intitulé
«la guerre» et enfin par «l'urbicide» qui offre à voir l'avant et
l'après.
Si la guerre a été le point de départ de ces destructions massives,
l'acharnement individuel sur le patrimoine architectural de la ville
n'a pas été en reste.
Beyrouth, actuellement l'ombre d'elle-même, reviendra un jour hanter
nos mémoires.
Et ce fantôme sera certes en droit de poser certaines questions:
Qu'avons-nous fait de cet héritage légué par nos pères? Quel modèle
de cité avons-nous proposé à la place? Cette ville du futur est-elle
celle de toutes les convergences ou de toutes les dissensions?
Des questions que pose Beyrouth, l'iconographie d'une absence et qui
ne se résument qu'en un seul mot: la survie.
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