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“L’Hebdo Magazine”: Mercredi 18 Mai 2010
L’ancien phare de Beyrouth
Une lueur dans la jungle
Les marcheurs de la corniche détournent-ils encore les yeux de la
belle Méditerranée pour chercher du regard
l’ancien phare de Beyrouth?
Le malheureux semble jouer à cachecache dans le nouveau décor d’un
quartier qui donne la primauté aux immeubles ambitionnant de frôler
les nuages. Jadis, seul la
«Manara»
avait ce droit ultime de survoler Beyrouth, laissant aux hommes de
la famille Chebli, gardiens du phare de génération en génération,
l’impression d’être les rois de la ville.

Perché sur la petite colline de Ras Beyrouth, le phare, dans son
habit blanc rayé noir, campe sur ses positions. Il disparaît du
paysage beyrouthin au fil du temps, laissant malgré lui des
immeubles pousser à ses côtés. Son salut, pour l’instant, il le doit
à sa compagne de toujours, la maison rose, lui ouvrant le passage
vers la mer. A la fin de la rue Bliss, avant d’emprunter la descente
qui plonge vers la mer, l’entrée du phare est protégée. A quelques
mètres de là, la sécurité du Goethe Institute surveille. Attenante
au phare, la maison des Chebli, «l’adresse la plus facile de
Beyrouth», comme s’amuse à dire Raymond, le fils de Victor Chebli,
actuel responsable des deux phares de Beyrouth, en fait partie
intéeacute. Les pièces à vivre se trouvent à l’étage. L’escalier qui
y mène et le hall d’entrée sont décorés par des photos encadrés du
phare à travers les époques. Dans le salon, une vieille carte
postale agrandie propose le phare dans son plus simple appareil,
dénudé de toutes couleurs. Dans un coin, le livre Beyrouth by day
de Tania Hadjithomas Mehanna, est présenté aux invités, curieux
d’en savoir plus sur le monument. Ce livre, qui emmène ses lecteurs
en promenade dans la capitale, s’arrête «quelques pages» sur
l’histoire du phare: «La Manara de la ville mérite bien de rentrer
dans le patrimoine tant elle est un témoin de l’histoire du Liban.
Pour guider les bateaux venant de plus en plus nombreux accoster à
Beyrouth, Daoud Pacha – le premier moutassarif nommé au Liban durant
l’occupation ottomane – décide, en 1863, de confier la construction
du phare à des ingénieurs français. Le phare en pierre de sable
carbure alors au gaz et c’est à Antoun Chebli qu’il échoit de
veiller à son bon fonctionnement». Quelque 250 marches composent
l’escalier menant à la plateforme au sommet du phare. Mais
l’exercice redouté n’est plus obligatoire; un ascenseur est prévu
pour les allées et venues des gardiens. Le chapeau noir du phare est
en fait constitué de deux étages. Une plateforme vitrée ne dépassant
pas deux mètres de hauteur, puis au dessus, en escaladant une petite
échelle, le système optique d’éclairage se dévoile. «Il est fait à
base de cristaux que l’on ne trouve plus ailleurs. C’est une
fabrication ‘‘made in France’’», commente Victor Chebli. Une petite
trappe permet de passer sur la terrasse de la Manara. Même si la vue
aux 360 degrés théoriques s’amenuise au gré des constructions, le
panorama sur la mer reste magnifique, imprenable sur l’horizon et le
coucher du soleil. «Il y a soixante ans, il n’y avait personne, se
souvient l’homme des lieux. Le quartier a bien changé». Amine
Maalouf décrit Ras Beyrouth, quartier de son enfance, lors d’un
entretien, en 2001, avec Egi Volterrani: «Nous habitions au premier
étage d’un petit immeuble. Derrière nous, il y avait une ancienne
prison ottomane, dite prison de la Citadelle. […] Autour de la
maison, lorsque nous nous étions installés, il y avait encore des
champs cultivés, et je vois toujours, avec les yeux de la mémoire,
les paysans qui labouraient à l’endroit où s’élèvent aujourd’hui de
hauts buildings. Les champs étaient bordés d’une haie de figues de
barbarie... C’est au milieu des années 50 que ce quartier s’est
développé. […] Non loin de nous, il y avait le grand phare de
Beyrouth. Et du temps où les immeubles étaient rares, ses feux
balayaient constamment les murs de ma chambre, projetant des figures
étranges. Je ne me souviens pas d’avoir été lassé de ce cinéma
permanent». En fin d’aprèsmidi, deux ou trois bateaux seulement sont
en ligne de mire, se pressant habituellement au port de Beyrouth tôt
le matin. Des paquebots chargés de marchandises ou de passagers, il
en a vu passer des centaines de milliers. Mais un seul nom réside
dans la mémoire du phare: le Champollion, paquebot français reliant
Marseille à Beyrouth, qui s’échouera sur les côtes beyrouthines d’Ouzaï,
le 22 décembre 1952. «A 4h05, on me prévient que le feu de Ras
Beyrouth est en vue. A 4h15, je vérifie par moimême que le feu, dont
on n’aperçoit encore que la lueur, montre un éclat blanc toutes les
trois secondes», écrit le capitaine Bourdé du Champollion, dans son
journal de bord. Dans La grande aventure des océans, dont est
tiré l’extrait du capitaine, George Blond décrit le récit du
naufrage: «Soudain, (à 5h35), une lueur verte apparaît entre les
éclats du feu. Et presque aussitôt apparaît, plus à gauche, le
véritable feu de Beyrouth, tout à fait reconnaissable. Le phénomène
optique (période verte paraissant blanche de loin) a joué. Et le
capitaine vient de comprendre que son navire ne faisait pas route
sur l’entrée du port». Dans les archives du quotidien L’Orient,
notamment dans le numéro du 24 décembre 1952, un jeune diplômé
irakien en droit, Mohammad Ali Jassem, témoigne: «J’étais monté voir
le paysage (…). Vers 5h30, j’aperçois nettement les deux phares de
Khaldé et de Ras Beyrouth. J’ai l’impression que nous nous
approchons de celui de Khaldé. Puis je sens un léger raclement sous
la quille du navire qui ralentit. Le paquebot vire, ou plutôt tente
de virer. Quelques minutes après, se produisent des chocs sourds
sans cesse plus violents». Le paquebot s’échoue à quelques centaines
de mètres des côtes, se brisant en deux. Il transportait quelque 250
personnes, 17 ont perdu la vie. Le drame aura pris fin 36 heures
après le naufrage, grâce à la bravoure des frères Baltagi menant les
équipes de sauvetage au péril de leur vie (honorés et décorés par la
France). Il semblait acquis que le phare de Beyrouth était resté
allumé et que la faute, certainement, devait se partager entre une
mer agitée et une mauvaise appréciation du capitaine entre le phare
de l’aéroport et celui de Ras Beyrouth. Victor Chebli raconte
néanmoins que la police est venue chercher son père, Joseph Chebli,
pour l’incarcérer durant deux mois. On l’accusait de ne pas avoir
allumé le phare. Des témoignages ont permis de rétablir la vérité.
«Puis la France est venue proposer à mon père de l’argent et des
passeports français contre son témoignage affirmant qu’il avait
oublié d’allumer le phare, pour des questions d’assurance du bateau
Champollion. A quoi mon père répondit: ‘‘jamais’’», se souvient
Victor. Depuis sa construction, le phare avait déjà subi des
transformations mais, quelques années après l’accident, il se dota
d’appareillages électriques et de quelques mètres supplémentaires.
Cela n’aura pas suffi, quarante ans plus tard, pour faire face à la
folie des investisseurs, et notamment celui de l’immeuble Manara 587
de 17 étages. Bloquant la lumière du phare, le projet avait été
interdit jusqu’à ce que le futur propriétaire propose, diton, de
financer la construction d’un nouveau phare. Entre le nouveau et
l’ancien, la famille Chebli a déjà choisi. «Vous savez, s’il fallait
choisir, entre ma famille et mon phare, je choisirais ce dernier à
200%», plaisante Victor. Chebli, ce nom n’a pas fini de résonner
dans l’antre des deux phares de la ville; Raymond est déjà prêt à
prendre la relève.
DELPHINE DARMENCY
P. 48
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