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« L’Orient Le Jour » : Vendredi 23 Avril 2010
Une guerre sans lieux de mémoire ?
Par Nadéra BOUAZZA
Tous les éléments de la guerre sont là pour se rappeler le contexte
dans lequel des milliers d’individus sont morts.

Un
collectif d'artistes libanais revient sur la mémoire de
la guerre
de 1975. Il cherche à matérialiser la guerre par le recensement des
personnes tuées. Car oublier les victimes nuit au travail de
mémoire, lui-même en gestation.
À l'occasion de la commémoration du 35e anniversaire de la guerre
de 1975, le Feel Collective, un groupe multidisciplinaire
d'activistes culturels basés à Beyrouth, lance une exposition
accompagnée d'une installation vidéo, dans le célèbre dôme du
centre-ville. La mer de l'oubli. L'intitulé devient évident, lorsque
nous déambulons dans les différentes salles ouvertes aux publics. La
localisation de l'événement n'est pas neutre et dénuée de
significations. Le dôme demeure le vestige le plus marquant de la
guerre de 1975, dont les marques disparaissent avec le temps.
L'enceinte de cet ancien cinéma, criblé de balles, représente une
trace physique de la guerre, donc de la violence, de l'engagement de
chacun et des victimes.
L'installation in situ amplifie la charge émotionnelle et
l'importance d'un tel événement soulève la question de l'absence de
mémorial, en l'honneur des victimes du conflit. Écarter la guerre
par l'évocation des victimes. Tous les murs de l'exposition,
composés de 200 000 carreaux, sont dédiés aux victimes, dont on
oublie progressivement l'existence. Les façades évoquent la guerre :
l'immersion est totale. De nombreux Libanais reconnaissent les
photographies exposées sur les murs. Les femmes et les enfants sont
mêlés aux miliciens et aux militaires. La frontière est poreuse.
Mais n'est-ce pas la particularité de cette guerre ?ous les éléments
de la guerre sont là, représentés en fond, afin de se remémorer dans
quel contexte sont morts des milliers d'individus. L'exil, les
armes, les pleurs, la mort... Ces photographies constituent le
support du souvenir, le support d'un mur, sur lequel chacun peut
écrire et graver le nom d'une victime. Les faits historiques
demeurent discutés et les organisateurs ne rentrent pas dans ces
débats historiques. Nous sommes ici sur le terrain de la mémoire.
Les familles endeuillées demeurent semblables d'un parti à l'autre :
la souffrance n'a pas de couleur.
La nécessité d'écrire pour ne pas oublier la guerre, voilà
l'ambition des artistes du Feel Collective. « Nous nous contentons
de travailler à la fin de l'immobile », peut-on lire sur un des murs
de l'exposition. « Un visiteur sourd-muet a ressenti le besoin de
dessiner les circonstances de la mort d'un proche parent », nous
confie Sybille Tarazi, l'une des organisatrices de l'événement. Le
recensement des victimes permet d'honorer la mort de milliers
d'hommes et de femmes, mais également de transmettre aux générations
futures les mémoires de la guerre. En dépit de leurs multiplicités,
elles forgent l'identité libanaise et la paix.
Pourquoi des mémoriaux ne sont-ils pas érigés en l'honneur des
victimes de la guerre de 1975 ?
En France, les victimes de la Première Guerre mondiale sont honorées
tous les ans dans la cour de l'école ou sur la place municipale.
« Des lieux de mémoires » existent. Mais la guerre de 1975 n'est pas
comparable à la Première Guerre mondiale. Les Français étaient unis
contre l'Allemagne. Toutes les victimes sans distinction devaient
être honorées par les communes auxquelles étaient associés les
citoyens. Une évidence unanime. La guerre de 1975 crée encore des
dissensions : l'histoire de cette guerre reste à faire. Chaque parti
a ses victimes, qui ne coïncident pas avec les tués d'une autre
chapelle. Les multiples acteurs et leurs motivations fluctuantes
compliquent l'approche historique de la guerre. En rappelant les
noms des victimes et en favorisant la transmission des témoignages,
la mémoire « dit » la guerre et entretient le souvenir du passé pour
que celui-ci ait un impact sur le présent et l'avenir. Un nécessaire
barrage contre l'oubli.
La mer de l'oubli se poursuit jusqu'au 9 mai 2010, de 12h00 à 21h00
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