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Mon père, ce bourreau
Par Maya GHANDOUR HERT

Une mise en scène esthétisante pour raconter un père autant haï
qu’admiré. (Hassan Assal)
Théâtre
Pour sa
major production 2010, Lina Abiad a cotraduit (avec Radi el-Daïf),
puis mis en scène la bouleversante « Lettre au père » de Franz
Kafka.
Un réquisitoire plus amer que doux, un concentré d'émotions,
intitulé « Kafka, son père, le directeur, le loup et les cochons ».
*
De géantes pages froissées, envahies d'une écriture hâtive,
viscérales sont suspendues au-dessus de la scène... Elles sont
parsemées de giclées d'encre noire séchées, comme des taches
sanguinolentes témoignant des blessures de l'âme d'un enfant qui a
grandi à l'ombre (trop grande) d'un géant de père trop envahissant,
trop autoritaire, trop tout...
Noirs de noirs, noir sur noir, la scène, les costumes, les propos.
Prenant le parti d'une mise en scène esthétisante, entièrement
chorégraphiée, Lina Abiad n'a pas lésiné sur les moyens pour
présenter sa (re)lecture qui restitue la force et la beauté du texte
kafkaïen. «Tu m'as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur
de toi. Comme d'habitude, je n'ai rien su te répondre, en partie
justement à cause de la peur que tu m'inspires, en partie parce que
la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir
être exposée oralement avec une certaine cohérence. Et si j'essaie
maintenant de te répondre par écrit, ce ne sera encore que de façon
très incomplète parce que, même en écrivant, la peur et ses
conséquences gênent mes rapports avec toi et parce que la grandeur
du sujet outrepasse de beaucoup ma mémoire et ma compréhension.»
C'est d'une manière aussi éloquente que commence cette lettre dans
laquelle Kafka décrit son père avec toute son incompréhension, son
intolérance, son mépris, sa brutalité psychologique, l'éducation
qu'il a donné à ses enfants, la peur qu'il aspirait à toute la
famille Kafka... Bref, dans laquelle le fils tue le père (au sens
psychanalytique, bien entendu), mais non sans lui exprimer son
admiration sans borne. Une lettre manuscrite de 100 pages qui ne
sera finalement jamais remise à son père qui mourra quelque temps
après...
Écrin sombre donc, traversé de treize silhouettes habillées en imper
et chapeau melon, où se promènent tantôt des voiliers, tantôt des
cabines de plage, ou encore des couverts de table et des cochons...
«La lettre au père est au centre de l'œuvre de Kafka. Elle permet de
mieux comprendre sa vie et son œuvre», assurent les biographes et
autres historiens. Elle est ponctuée de ses angoisses intérieures. Y
apparaissent les thématiques typiquement kafkaïennes, à savoir: la
famille et son oppression conjuguée à un amour féroce et parfois un
manque total de communication et de compréhension réciproque, le
mariage dont il a fait sa hantise, son travail de fonctionnaire dans
une administration qu'il déteste et son sentiment de n'être rien,
apatride, étranger et animalité (d'où le loup et le cochon du titre).
«Être un Kafka signifiait que l'on devait être un conquérant»,
martelait son père, tandis que sa mère, Julie Lowy, était de ces
caractères discrets, sensibles, anxieux dont il est finalement très
proche...
La vérité traquée par un homme qui considère sa vie comme un échec,
dont l'unique responsable est ce père autant haï qu'admiré.
Un texte intime, prenant le spectateur pour confident, une
expérience prenante poussant à la tristesse et à l'introspection.
* Du 13 au 16 mai, au Irwin Hall,
Lebanese American University, 20h30. Tél. :
01/786464 et 03/791314, ext. 1 172.
p.7
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