DIVERS






 



 

« L’Hebdo Magazine » : Jeudi 29 juillet 2010

 

Du palais Pharaon au musée Mouawad

L’ambiance tumultueuse beyrouthine, en cette période de vacances estivales, s’arrête net le perron du musée Robert Mouawad. Une symphonie de verdure, un parfum de fleurs remplissent l’air. L’ancien palais Pharaon se situe à la fin de l’avenue du général Fouad Chéhab, à côté du Sérail à Zoqaq alBlat.
 



La collection de chapiteaux et colonnes datant d’un autre temps, d’époque byzantine ou romaine, est judicieusement éparpillée dans le jardin. Dès le s
euil du musée, l’envie vous prend d’aller plus loin, dans les salles de l’ancien palais. Une porte datant du IVe siècle y trône. Rien d’exceptionnel pour un musée archéologique mais, ici, elle prend un tout autre caractère, car il s’agit de la collection personnelle de l’ancien député aujourd’hui disparu: Henri Pharaon. En 1890, Philippe Pharaon construit un palais dans un style architectural libanais à Beyrouth, sur une partie de l’antique quartier grec, selon des archéologues qui y ont trouvé des tessons en terre cuite. Dans un document écrit de Maurice Dunand, ancien directeur de la mission archéologique française au Liban, on lit: «Nous avons connu cette maison dans son état primitif: une demeure cossue de style 1900, inspirée des pratiques italiennes, en belle pierre, avec de grandes pièces à très haut plafond. On y admirait les sols revêtus de grandes plaques de marbre que recouvraient de somptueux tapis. Rien aux murs n’attirait l’attention. Ils étaient peints d’une couleur uniforme où le vert clair donnait le ton. Mais c’était déjà une maison de grand et cordial accueil où l’amitié rayonnait. Ce fut aussi, à l’occasion, un lieu de refuge». Durant la guerre de 1915 à 1918, les pillages ne ménagèrent pas le palais qui fut, par la suite, mis à la disposition du premier gouverneur français nommé au Liban: le général Vandenberg. Quelques années plus tard, le palais est transformé en véritable palace oriental, au goût de Henri Pharaon. Mais c’est le Palais Azem à Damas, en restructuration, qui lui inspira d’appliquer l’art arabe à sa résidence au Liban. Après l’incendie de Damas à la fin du XIXe siècle, et du fait de l’urbanisme débordant de la ville, la plupart des magnifiques palais étaient tombés en décrépitude ou voués à la destruction. Il se porta acquéreur de leurs plus beaux éléments. Cette entreprise pharaonique de décoration fut possible grâce à la créativité de l’architecte français Lucien Cavro, qui sut assembler ces différents éléments. «Le palais sera alors en chantier pendant plus d’un demisiècle. De perpétuels aménagements y étaient faits, explique Laure Hosri, conservatrice du musée. L’évolution des travaux est répertoriée dans un livret qu’Henri Pharaon, distribuait à ses invités qu’il recevait généralement au jardin». C’est là que l’on trouve cette inscription: «Au hasard des découvertes architecturales encore en place ou effondrées, c’étaient des boiseries et plafonds peints; des revêtements muraux et arcades de pierres sculptées et incrustées; des dallages et bassins de marbres de couleurs assemblées; des colonnettes, des balustrades, des portes et volets de bois sculptés composant des motifs géométriques variés; le tout généralement dans un état d’abandon et de ruine prononcés». Henri Pharaon avait un rêve, que son palais devienne un musée. Son rêve s’est donc réalisé. Il a rencontré celui d’un autre grand nom du pays, Robert Mouawad, «un mécène», souligne la conservatrice du musée. «Mon rêve pour le Liban n’est pas nouveau. Quand le Liban se battait dans les conséquences d’une guerre longue et ardue et qu’il luttait pour se reconstruire, je pensais que bâtir une nouvelle ville n’était pas suffisant. J’étais désireux de choisir parmi les ruines une pierre brute et de la sauver en hommage à notre héritage culturel. (…) J’ai également réalisé que ce palace centenaire méritait un meilleur sort que d’être simplement démoli», écrit Robert Mouawad dans la préface du catalogue de la collection du musée. L’intérieur du musée réserve bien de surprises à ses visiteurs. Avant les collections de bijoux, livres, poteries islamiques, tapis, antiquités, armes anciennes, vêtements, porcelaines chinoises, ce sont les plafonds et les murs qui retiennent toute l’attention. Ce qui a pris le temps d’une vie pour être achevé est d’une beauté rare. Chaque pièce est un trésor. Les yeux ne cessent de vagabonder d’un détail à un autre, colonnades, boiseries, lustres, bassins, portes en bois massifs, panneaux de céramique du XIIIe siècle, collection de bols du XIIe siècle, statue de Néro (époque grécoromaine) à vous faire tourner la tête. L’histoire s’en mêle. Quelques anecdotes accompagnent la visite. C’est dans la salle à manger que le premier drapeau libanais a été signé par les pères de l’Indépendance. Un drapeau, dessiné par Henri Pharaon, actuellement dans la réserve du musée, attendant une occasion spéciale pour être exposé. Robert Mouawad propose sa collection de bijoux dont un écrin bien particulier. «Le plus cher soutiengorge du monde» peuton lire. Elaboré par Robert Mouawad et porté par le mannequin Heidi Klum, en octobre 2003 pour le Victoria’s Secret Show à New York. Une pièce rare, évaluée à quelque 11 millions de dollars, est inscrite au Guinness des Records. Côté brillants et diamants, rien de moins précieux que le collier porté par la reine d’Angleterre Elizabeth II à son mariage en 1947 et, dans une petite loge en retrait, le deuxième plus pur et plus gros diamant du monde, Excelsior, trouvé en Afrique du Sud en 1893. Les pièces rassemblées par Pharaon ne cessent de surprendre par leur diversité. Il y a le «bargueno», cabinet espagnol du XIXe siècle, caractérisé par sa dizaine de tiroirs dont deux ont un accès secret. En face, un reliquaire syrien, datant du Ve siècle; l’huile bénite traversait le coffre en passant par les ossements d’une sainte. A l’étage, les anciens salons, chambres et hammams ont été transformés en pièces de musée. Dans l’une d’entre elles, le général De Gaule passa trois nuits lors de son passage à Beyrouth en 1941. A ce premier étage, on admire les statuettes phéniciennes extraites des fonds marins ou cette stèle datant du deuxième millénaire avant Jésus Christ, mais la caverne des mille et une nuits, c’est la fabuleuse bibliothèque, dont Camille Aboussouan, ancien ambassadeur du Liban à l’Unesco, a fait don au musée. «Lorsqu’un ordre esthétique, apparemment austère, anime de jets d’eau et colore de fleurs et de dessins le cadre intérieur d’une vie de tous les jours, lorsqu’il associe à l’art arabe et libanais les souvenirs de la Phénicie, de la Grèce, de Rome et de Byzance dans ce qu’elles auront eu de plus éclatant, il témoigne admirablement de l’humanisme, de cette civilisation de la Pensée et de l’Art qui est l’honneur de tout homme libre et sans laquelle le Liban ne se concevrait pas», rendaitil ainsi hommage à Henri Pharaon. Sur des étagères vitrées, trônent 1001 merveilles et plus encore. On y trouve le code Justinien du XVe siècle, un Coran imprimé à Hambourg au XVIIe, une Bible polyglotte du XVe en dix tomes (grec, latin, arabe et syriaque), une multitude de récits de voyages en Asie, en Orient, en Arabie, à Pékin et, entre autres, le journal manuscrit de Lamartine sur son voyage à Beyrouth, écrit au crayon mine. Une collection impressionnante. «Malgré sa position dangereusement exposée durant la guerre civile, le palais est resté en bon état, seuls quelques obus sont tombés dans le jardin», reprend Laure Hosri. La rénovation du lieu par Robert Mouawad a commencé au milieu des années 90 pour une ouverture du musée en 2005. Mais le budget qu’exige un tel lieu oblige la direction à louer le jardin pour des soirées privées et des mariages. Même si certains proches d’Henri Pharaon critiquent ce qu’est devenu le palais, il n’en reste pas moins que faire partager au public sa collection étourdissante est une initiative que l’on ne peut qu’applaudir.

DELPHINE DARMENCY

P. 50










 
 

Espace Économique - Espace Municipalité - Espace Culture - Espace Historique
Contact - Statistiques - Carte - Discussion - E-Cards
  free web site counter

   Designed and Developed by Webserv

                                                                                            Created by C & C Najjar

Ú