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Turbulences
11/04/2011
Nagib Noun
L’Orient le Jour
La tromperie, la dissimulation, cela faisait des années qu'ils en
étaient devenus les spécialistes, une expertise mise au service
d'intérêts toujours supérieurs, d'une stabilité factice qui cachait
mal les rancunes, les frustrations, les haines parfois, accumulées
au fil des provocations et des insinuations meurtrières.
Et soudainement, comme une cocotte-minute qui n'en peut plus de
rester sous pression, voilà que les ressentiments explosent, que les
langues se délient, que l'hypocrisie se dilue, que la vérité est
lancée au visage de ceux-là mêmes qu'on s'efforçait de ménager
jusqu'à présent pour éviter des fractures lourdes de conséquences.
Plus de faux-semblants donc, plus de faux-fuyants : de Bahreïn à
l'Arabie saoudite, du Koweït aux autres États membres du Conseil de
coopération du Golfe, la dénonciation se libère telle une traînée de
poudre et cible un seul objectif, l'Iran, accusé d'entretenir la
subversion dans la région, de financer les courants séparatistes,
d'implanter des réseaux d'espionnage.
Le contentieux, ne l'oublions pas, est ancien et bien lourd : de
l'ingérence, presque banalisée, de l'Iran dans les affaires internes
irakiennes à l'appui accordé aux contestataires de Manama et à la
minorité chiite du Yémen, de l'occupation des îles Tomb et Abou
Moussa, revendiquées par les Émirats arabes unies, à la menace que
représente la montée en puissance d'un Iran nucléaire, les motifs de
conflit sont nombreux, les raisons de ruptures fracassantes
évidentes.
La goutte d'eau, celle qui, immanquablement, fait déborder le vase,
a été l'intervention saoudienne en appui au régime allié de Bahreïn,
une implication qui a douché l'ambition iranienne d'y voir
l'opposition chiite prendre les rênes du pouvoir, exerçant ainsi une
pression accrue sur la monarchie wahhabite.
Là, on touche à la clef de voûte, celle qui détermine tous les
scénarios à venir : la rivalité régionale entre l'Iran et l'Arabie
saoudite, entre une théocratie chiite aux ambitions clairement
expansionnistes et une puissance sunnite qui n'entend nullement
permettre au voisin perse de marcher sur ses plates-bandes.
Que toute la région soit affectée par cet antagonisme, que le Liban
se retrouve au cœur des tiraillements, il n'y a là rien d'étonnant
et l'alignement se fait forcément en fonction de critères
politico-communautaires. La Syrie, gouvernée par une minorité
alaouite, en proie à une révolte interne, en fait aujourd'hui les
frais tout comme la fameuse entente « SS » (pour Syriens-Saoudiens),
les éclats de la brisure atteignant de plein fouet le Liban tout
proche.
Le Hezbollah y a, en effet, balisé le chemin depuis bien longtemps,
depuis que l'Iran en a fait son émanation directe, son porte-voix
légitime, depuis que l'État se voit dicter les décisions à prendre
par un parti « d'ordre divin » qui n'a toujours pas compris que le
poids de la parole libre est plus important que celui des armes.
Le positionnement des forces du 14 Mars à cet égard ne date pas
d'hier et les attaques directes de Saad Hariri au sujet du rôle
déstabilisateur de l'Iran ne constituent que l'aboutissement d'un
long processus qui s'est fracassé contre un mur fait d'arrogance et
d'intransigeance.
Alors que le monde arabe est le théâtre de bouleversements
historiques, que le vent de la liberté gagne une Syrie jugée
jusque-là impénétrable, la hache de guerre vient d'être déterrée
entre les deux puissances chiite et sunnite de la région, réveillant
des ressentiments longtemps contenus.
Il y a là beaucoup d'ingrédients pour un chambardement régional
autant inédit qu'inquiétant, beaucoup de données nouvelles qui ne
pourraient qu'avoir un impact direct sur la situation interne au
Liban...
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